Chers frères et sœurs, aujourd'hui la Parole de Dieu nous
conduit à un moment décisif dans la vie de Salomon et de Jésus. Dans la
première lecture, le roi Salomon, qui fut jadis au cœur de l'espérance d'Israël
fondée sur l'alliance, doté d'une sagesse sans précédent, est confronté au défi
de persévérer dans la foi à un âge avancé. Dans l'Évangile, Jésus est
interpellé par une femme considérée comme étrangère à la foi juive. Sa foi,
mise à l'épreuve, s'est révélée humble et inébranlable.
Dans le livre des Rois, la phrase décisive est d'une
simplicité poignante : « Quand
Salomon fut vieux, ses femmes détournèrent son cœur vers d'autres dieux » (1
Rois 11,4). L'Écriture ne dit pas d'abord qu'il abandonna le Temple ou qu'il
cessa d'offrir un culte public. Elle parle du cœur. Dans le langage
biblique, le cœur n'est pas seulement le siège des émotions ; il est le
centre du discernement, le lieu où l'on écoute et où l'on choisit. Salomon
avait jadis demandé un « cœur attentif » (cf. 1 Rois 3,9), un cœur
capable d'entendre avec justesse afin de juger avec justice et de discerner le
bien du mal. Or, le drame est que ce cœur, formé à écouter Dieu, apprend peu à
peu à écouter ailleurs. La dérive commence avant même que l'effondrement ne
soit visible. L'histoire de Salomon nous révèle que le combat spirituel
commence au fond du cœur. Nos paroles et nos actions reflètent ce qui se trouve
dans notre cœur et, en fin de compte, la façon dont nous nous percevons et dont
nous percevons les autres .
Servir Dieu d'un cœur sans partage : Le
texte décrit le cœur de Salomon comme n'étant plus « entier » ni « complet »
dans sa relation avec le Seigneur. On perçoit en filigrane le sens hébreu de shalem
, une intégrité sans faille. L'alliance n'exige pas avant tout des
performances religieuses impressionnantes ; elle exige un cœur entier .
C'est pourquoi Deutéronome 6:4-8 insiste tant sur ce que Dieu attend de nous :
l'adorer de tout notre cœur, de tout notre être. L'idolâtrie n'est donc pas une
simple erreur rituelle. C'est une fragmentation de l'amour, un manque de
dévouement au service de Dieu d'un cœur sans partage. Lorsque Dieu n'est plus
le point de repère vivant, d'autres allégeances commencent à envahir l'âme. Et
cela se produit progressivement jusqu'au moment dramatique. Salomon non
seulement tolère le culte rival, mais il en devient le protecteur. Il construit
des hauts lieux, il prête le poids de son autorité à ce qui, plus tard,
blessera son peuple. Ce qui avait commencé comme un compromis privé devient une
construction publique. C'est pourquoi la parole du Seigneur à Salomon est si
sévère. Dieu parle comme un homme fidèle : « Puisque telle a été ta pensée…
tu n’as pas respecté mon alliance » (cf. 1 Rois 11, 11). L’accusation
divine n’est pas mesquine ; elle exprime l’amour blessé de l’alliance .
Pourtant, même ici, le jugement divin n’est pas synonyme de destruction pure et
simple. Le « non » de Dieu recèle une miséricorde surprenante : le royaume
sera déchiré, mais pas du vivant de Salomon. Le texte insiste sur la
fidélité de Dieu envers David et Jérusalem, une insistance qui, au-delà de la
faute humaine, révèle une constance divine inébranlable.
En d'autres termes, l'avenir d'Israël ne repose pas sur les
réalisations de Salomon, et ses compromis ne le ruineront pas définitivement.
Dieu préservera à Jérusalem une lueur d'espoir, un vestige de la promesse qui
ne s'explique pas par le seul mérite humain. C'est pourquoi les Israélites
croient que, tant qu'il y aura une seule personne juste au monde, le monde sera
sauvé . C'est un appel à ne pas renoncer à servir Dieu malgré tout le mal
qui nous entoure. Mais l'essentiel est de prendre au sérieux l'amour de
l'alliance que Dieu nous porte, amour offensé par nos péchés. Les conséquences
de cette infidélité sont imprévisibles.
Le salut en Christ est pour tous :
dans l’Évangile, Jésus entre à Tyr, région associée au monde païen, et Marc
nous dit qu’il « ne voulait pas que cela se sache », mais
qu’« il ne pouvait être caché » (Mc 7,24). Cette phrase est presque
touchante : même lorsque Jésus cherche le calme, on le trouve. Une femme
apparaît, sa fille tourmentée, et elle le supplie de chasser le démon. Marc la
précise comme étant syro-phénicienne, double marqueur d’altérité,
culturellement et religieusement en dehors du peuple de l’alliance.
Quand Dieu nous surprend : Vient
alors cette phrase qui déconcerte nombre de lecteurs : « Laissez d’abord les
enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et
de le jeter aux chiens » (Mc 7, 27). Il ne faut pas en atténuer la portée,
car l’Évangile ne le fait pas. Jésus parle de la priorité d’Israël dans
l’histoire du salut, de la « première » des promesses de Dieu. Mais la réponse
de la femme est la véritable révélation de cette scène. Elle ne conteste pas la
place d’Israël. Elle ne revendique aucun droit. Elle refuse simplement le
désespoir. Avec une intelligence spirituelle étonnante, elle transforme l’image
: « Oui, Seigneur ; cependant, même les petits chiens, sous la table,
mangent les miettes des enfants » (Mc 7, 28). Elle accepte l’ordre de la «
première place », mais elle affirme que même au sein de cet ordre, il y a une
abondance. Son argument n’est pas une thèse philosophique ; c’est la foi
d’une mère qui s’exprime par la logique de l’amour et de l’humilité . « Si
Dieu est véritablement Dieu, alors son abondance ne peut être limitée par des
frontières humaines. »
Jésus laissa la foi de cette femme toucher son cœur . Le
cœur de Salomon, baigné de privilèges, se divise et finit par s'émousser. Le
cœur de la femme, confrontée à l'exclusion, s'aiguise et rayonne. Salomon
possédait tout et a peu à peu perdu l'essentiel. La Syrophénicienne, avec une
humilité audacieuse, touche à l'essentiel. Elle ne réclame pas une place à
table ; elle demande ce que la miséricorde ne peut refuser.
La réponse de Jésus est immédiate et décisive : « Car,
à ces mots, va ; le démon est sorti de ta fille » (Mc 7, 29). Le
mot grec suggère que le moment décisif est déjà arrivé : la libération est
accomplie, avant même son retour à la maison. Il ne s’agit pas d’un miracle à
distance ; c’est l’autorité du Fils de Dieu face à une foi qui a touché
son cœur. À Tyr, dans une maison étrangère, hors des frontières visibles du
culte d’Israël, la puissance de Dieu agit. La scène proclame discrètement ce
que la première lecture illustre douloureusement : l’alliance de Dieu ne
se préserve pas par le prestige humain, mais par la fidélité divine ; et
on y entre non seulement par la proximité, mais aussi par une foi inébranlable.
Les lectures d'aujourd'hui nous interpellent de façon
étonnante . Le danger de la vie religieuse ne réside pas simplement
dans le fait d'être « à l'église » ou « près du Temple ». Salomon était proche,
et pourtant son cœur s'est éloigné de Dieu. La grâce salvatrice ne consiste pas
simplement à être « loin ». La femme était loin, et pourtant elle a trouvé le
chemin du cœur de Dieu. La question cruciale est de savoir si nos cœurs
demeurent entiers, unis, s'ils continuent d'écouter Dieu et notre ego.
On attribue au philosophe grec Socrate cette déclaration
lors de sa plaidoirie : « Pour un être humain, une vie sans examen
ne vaut pas la peine d’être vécue » (Apologie, 38a). Un cœur qui ne
prend pas le temps d’écouter Dieu risque de se perdre par des compromis
insidieux. La femme syro-phénicienne nous enseigne que nous pouvons trouver
Dieu dans un cri persistant du cœur, dans la persévérance, dans l’humilité qui
ose dire : « Même si je ne suis pas compté parmi les enfants, je
crois que ta miséricorde m’accueille. »
Peut-être la Parole d'aujourd'hui nous invite-t-elle à
examiner ce qui, insidieusement, détourne nos cœurs de Dieu : ces
concessions apparemment insignifiantes, ces alliances que nous tolérons parce
qu'elles semblent anodines. L'idolâtrie se manifeste rarement par une
révolte spectaculaire ; elle survient souvent comme un réarrangement
progressif de nos affections . Parallèlement, la Parole de Dieu nous invite
à apprendre de la femme syro-phénicienne une foi ni amère ni passive, mais
confiante sans prétention. Elle nous enseigne à prier avec résignation lorsque
toutes les portes semblent fermées. Apprenons aussi à prier avec une ténacité
qui repose davantage sur la bonté de Dieu que sur les apparences.
La fidélité de Dieu est éternelle :
en fin de compte, Dieu demeure ce que Salomon a oublié dans sa vieillesse et ce
que la femme a découvert : le Seigneur dont l’amour est alliance, fidèle,
exigeant et infiniment miséricordieux. Et si Jésus « ne pouvait être
caché », c’est peut-être parce que la miséricorde divine est ainsi :
elle ne peut rester confinée. Elle jaillit, tantôt à Jérusalem, tantôt à Tyr,
partout où un cœur est prêt à s’ouvrir.
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